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American Association for the Advancement of Science

Premières traces de lémuriens découvertes au Pakistan bien loin de leur habitat actuel, annonce la revue Science

Une poignée de dents minuscules recueillies dans les Bugti Hills du Pakistan représente les restes fossiles du plus ancien lémurien connu, affirme une équipe internationale de chercheurs dans le numéro du 19 octobre de la revue Science.

Ces dents présentent en outre une énigme puisque les lémuriens d'aujourd'hui, cousins primates des singes et des anthropoïdes, dotés d'une dent en forme de "griffe" saillant de leur mâchoire inférieure - ne vivent que sur l'île de Madagascar. Jusqu'à présent, les scientifiques s'accordaient pour dire que l'Afrique était le lieu de naissance des lémuriens, mais cette nouvelle découverte indique peut-être une origine asiatique.

La découverte d'un fossile de lémurien dans le sous continent indien est « complètement inattendue », affirme l'auteur de la revue Science, Laurent Marivaux de l'Université de Montpellier, France.

Cette espèce de lémurien âgé de 30 millions d'années, surnommé Bugtilemur mathesoni, offre un aperçu extrêmement rare dans l'évolution des primates strepsirrhiniens, qui se composent de lémuriens et de leurs proches parents, les loris. Bien que les strepsirrhiniens soient un groupe d'une grande diversité, il n'existe pratiquement aucun reste fossile de lémuriens, ne nous laissant ainsi qu'un tableau paléontologique vierge de la période d'avant Madagascar.

Laurent Marivaux, Jean-Jacques Jaeger de l'Université de Montpellier et leurs collègues ont étudié les caractéristiques anatomiques de la dentition de Bugtilemur afin d'en déterminer la place sur l'arbre généalogique des primates et ont conclu qu'il s'apparentait mieux au Cheirogaleus, le lémurien nain moderne de Madagascar. Bugtilemur et Cheirogaleus ont tous les deux une configuration dentaire particulière différente des autres lémuriens vivants, y compris des autres membres de la famille des lémuriens nains et des microcèbes.

Les experts en primates restent perplexes devant ce proche lien de parenté. Les connaissances actuelles indiquent que Madagascar et le sous-continent indien se sont séparés il y a environ 88 millions d'années, probablement bien avant l'origine de tous les lémuriens (à environ 62 millions d'années), et longtemps avant l'apparition des lémuriens spécialisés comme Cheirogaleus (à environ 46-37 millions d'années).

Ceci porte à penser qu'une première migration de lémuriens est probablement survenue après la séparation des deux masses continentales, mais ce scénario présente une autre énigme : quelle a été la direction de l'exode ? La réponse dépend du lieu d'évolution initial des lémuriens. Nos connaissances actuelles suggèrent que l'Afrique était le lieu d'origine des lémuriens et des loris, et que les lémuriens ont immigré plus tard à l'est, vers Madagascar, peut-être en s'accrochant à des radeaux de végétation flottante vers leur île d'habitation actuelle. Mais l'apparition d'un lémurien spécialisé clairement reconnaissable comme Bugtilemur à une date si lointaine soulève la possibilité d'une origine asiatique.

Avec celles de Bugtilemur, des dents de plusieurs autres nouvelles espèces de primates, y compris certains anthropoïdes - les ancêtres des singes et des grands singes - ont été récupérées au site des Bugti Hills. Ces fossiles, ainsi que d'autres découvertes récentes d'anthropoïdes en Chine, au Myanmar et en Thaïlande, devraient renouveler l'intérêt dans l'Asie comme centre d'origine principal des primates, selon les auteurs de Science.

"L'heure est venue de sérieusement porter notre attention vers un scénario asiatique, mais je crois que la solution paléontologique de cette énigme se trouve toujours dans l'avenir," affirme M. Marivaux.

Bugtilemur provient d'un site foisonnant d'autres spécimens fossiles aquatiques et terrestres. Les morceaux d'arbres, de pollen et de fruits fossilisés indiquent que Bugtilemur vivait en toute probabilité dans un environnement semblable à une forêt tropicale moderne. La découverte dans les environs d'un squelette de Baluchitherium par les chercheurs de Science témoigne également d'un paysage auparavant très luxuriant. Baluchitherium est l'un des plus gros mammifères terrestres ayant jamais vécu sur terre, d'un poids approchant les 20 tonnes.

"Cet étonnant mammifère pouvait dévorer chaque jour plus d'une tonne de feuilles et autres matières et partageait le même environnement et les mêmes conditions paléontologiques que le minuscule Bugtilemur," ajoute Laurent Marivaux.

Selon ce dernier, les futurs travaux à Bugti Hills, le site de l'investigation paléontologique de ces sept dernières années, ont été remis à plus tard à cause des attaques terroristes qui se sont produites récemment aux États-Unis.

"En ce moment, nous sommes entièrement dépendants des effets des événements actuels, mais nous continuons à travailler activement avec nos collègues pakistanais sur ces découvertes passionnantes."

Les autres membres de l'équipe de recherche sont : Jean-Loup Welcomme, Grégoire Métais et Stéphane Ducrocq de l'Université de Montpellier, Ibrahim M. Baloch de l'Université de Balochistan, à Quetta, Pakistan, Pierre-Olivier Antoine du Musée National d'Histoire Naturelle de Paris, France, Mouloud Benammi de l'Universidad Nacional Autonoma du Mexique et Yaowalak Chaimanee du Département des Ressources Minérales de Bangkok, Thaïlande. Cette recherche a été en partie prise en charge par l'Université de Montpellier, le Musée National d'Histoire Naturelle et les Fondations Fyssen, Leakey, Wenner-Gren, Singer-Polignac, Bleustein-Blanchet et Treilles.

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