[ Back to EurekAlert! ] PUBLIC RELEASE DATE: 16 septembre 2004

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American Association for the Advancement of Science

L’étude d’un nouveau langage des signes suggère que les enfants créent les fondements du langage au travers de son apprentissage

Embargo sur la publication 14h00, heure de l'Est des États-Unis, Le jeudi 16 septembre 2004



Deaf children at school in Managua, Nicaragua, speaking a new language entirely their own.

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Dans une école de Managua, au Nicaragua, des enfants sourds utilisent un langage propre qui s'est développé à une vitesse éclair ces 25 dernières années. Ce langage des signes présente néanmoins de remarquables similitudes avec les autres langues parlées dans le monde. Les chercheurs qui ont étudié ces similitudes proposent dans Science que c'est juste dans leur manière d'apprendre le langage que les enfants lui confèrent ses traits les plus fondamentaux et universels.

Aussi variées qu'elles puissent paraître à une oreille non exercée, les langues partagent toutes des caractéristiques fondamentales qui ont fait l'objet d'un débat pendant des décennies. Certains avançaient qu'elles étaient déjà inscrites dans le cerveau humain tandis que d'autres pensaient qu'elles résultaient d'une longue expérience développée et améliorée au fil des générations.

La nouvelle étude suggère que l'origine de ces similitudes se trouve dans la manière d'apprendre les langues. Ann Senghas du Barnard College de la Columbia University et ses collègues proposent que même si les enfants ne naissent pas avec une " ébauche " mentale pour le langage (comme Noam Chomsky l'a par exemple soutenu), leur cerveau utilise une approche spécifique pour l'apprentissage qui peut transformer en un temps étonnamment court un simple système de communication en un vrai langage.

Les chercheurs ont comparé comment des enfants et des adultes sourds racontaient une histoire avec le langage des signes nicaraguayen (LSN). Les deux groupes avaient appris ce langage à différents stades de sa brève histoire. Alors que les plus anciens avaient recours à des genres de pantomimes pour décrire les actions, les jeunes générations réduisaient les gestes à des mots de base, plus simples, en suivant les règles fondamentales à tous les langages.

Les résultats de l'étude suggèrent qu'à mesure que les groupes successifs d'enfants apprenaient le LSN, ils transformaient d'eux-mêmes ce qui étaient plus des gestes auparavant en un vrai langage.

" Nous voyons l'évolution en action, mais ce qui évolue ici ce n'est pas un organisme mais un système de langage " dit Ann Senghas.

" Fondamentalement, les langues " se reproduisent " quand elles sont transmises d'un esprit à un autre, c'est-à-dire lorsqu'elles sont apprises par un nouvel enfant. Cela veut dire que le moment de l'apprentissage est potentiellement très important, l'occasion de former et de restructurer les choses " précise la chercheur.

Mais cela suffit-il pour créer un nouveau langage à partir d'une matière brute comme des gestes ? C'est ce que montre l'étude au Nicaragua selon Ann Senghas et ses collègues.

L'étude paraît le 17 septembre 2004 dans la revue Science publiée par l'AAAS, la société scientifique à but non lucratif. Les co-auteurs avec Ann Senghas sont Sotaro Kita de l'Université de Bristol à Bristol en Angleterre et Asl ? Özyürek de l'Université de Nimègue et de l'Institut Max Planck de Psycholinguistique à Nimègue aux Pays-Bas et de l'Université Koç à Istanbul en Turquie.

Avant les années 1970, la plupart des gens sourds au Nicaragua restaient chez eux et avaient peu de contacts entre eux selon Ann Senghas. Le gouvernement a donné la possibilité d'une éducation spécialisée pour les sourds en créant une école élémentaire à Managua en 1977 et une professionnelle en 1981.

Une cinquantaine d'enfants étaient inscrits la première année et en 1981leur nombre était passé à 200. Personne ne leur a appris un langage des signes mais dès qu'ils ont été ensemble ils ont commencé à développer un système de gestes pour communiquer entre eux, aussi bien à l'école qu'à l'extérieur. Il y a aujourd'hui près de 800 sourds âgés de 4 à 45 ans s'exprimant avec le LSN.

Chaque vague d'enfants arrivant dans la communauté développe un peu plus le LSN, le rendant plus complexe et plus souple tout en améliorant sa vitesse et sa fluidité.

" C'est une communauté originale, un peu le monde à l'envers, en ce sens que ce sont les enfants qui ouvrent la voie. Ce sont eux les utilisateurs les plus habiles du langage et non les adultes " indique Ann Senghas.

Les chercheurs ont étudié un trait central à toutes les langues développées, le fait que l'information soit groupée en éléments séparés, discrets, qui peuvent être assemblés selon des règles variées. Par exemple, les langues, quelles qu'elles soient, consistent en des mots qui se combinent pour former des phrases.

Les expressions pour le mouvement sont particulièrement utiles pour étudier ce caractère discret dans les langages parlés et de signes. Dans les langues développées, nous décomposons l'idée d'un mouvement continu avec différents mots. Par exemple, dans l'expression " rouler jusqu'au fond de la vallée ", un mot (" rouler ") représente le type de mouvement tandis que d'autres (" jusqu'au fond ") préciseront la direction.

Au contraire, un geste typique pour décrire " rouler jusqu'au fond de la vallée " sera un seul mouvement complet de la main qui mimera un mouvement circulaire descendant.

Ann Senghas et ses collègues ont étudié des individus sourds de trois groupes d'âge utilisant le LSN ainsi que des personnes parlant espagnol. Ils leur ont montré une bande dessinée d'un chat qui avale une balle en train de rouler puis qui dévale en titubant une route en pente. Puis ils ont demandé aux participants de raconter l'histoire dans leur langage.

Les personnes sourdes du groupe le plus âgé s'exprimaient par des gestes ressemblant beaucoup à ceux effectués par les personnes qui racontaient l'histoire en espagnol, combinant le type de mouvement et la direction en un seul déplacement de la main.

Mais les deux groupes plus jeunes de sourds séparaient type de mouvement et direction par des signes différents comme cela se passe dans le langage parlé.

" Ce qu'ils font ainsi ressemble beaucoup à une langue et pas à des gestes, même s'ils font des gestes dans leur langage. Et cela me dit qu'il y a quelque chose de fondamental dans cette tendance " souligne Ann Senghas.

Sans même qu'on leur apprenne, pense Senghas, les enfants arrivent automatiquement à trouver des règles du langage telles que le caractère discret pour communiquer.

" Tout ce qui entoure les enfants leur dit que la manière d'agir et le chemin suivi vont de pair, ces deux éléments sont confondus dans l'action puis dans les gestes des gens qui en parlent. Mais les enfants vont à l'encontre de ce qu'ils voient et privilégient quelque chose qui demande plus d'efforts : ils séparent la manière d'agir du chemin suivi en des éléments indépendants. Et il se trouve que c'est ce que nous voyons aussi dans chaque langue " dit Ann Senghas.

Les parents ne doivent pas ainsi trop se soucier d'apprendre à parler à leurs enfants dès un certain âge ou de les aider avec des outils spécifiques commes des vignettes ou des exercices de vocabulaire indique la chercheur. Tout ce dont ils ont besoin est d'une interaction sociale naturelle.

" Les enfants ont leurs antennes déployées dès le départ ; ils cherchent autour d'eux les informations qui ressemblent au langage. Et ils sont prêts à traiter cette information d'une manière spécifique. Vous n'avez pas plus besoin d'apprendre un langage aux enfants que de leur apprendre à marcher " résume Ann Senghas.

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Cette étude a été financée par l'Institut Max Planck de Psycholinguistique, l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique, le National Institutes of Health et l'Académie des sciences turque.

Un article " Perspective " de Michael Siegal de l'Université de Sheffield à Sheffield au Royaume-Uni commente ces résultats.

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